Vous êtes en classe et vous arrivez au point fatidique de l’explication grammaticale. Peu importe votre méthode, vous savez que vos apprenants ne vont pas être tous réceptifs de la même manière.

Vous voyez de quoi je parle ? Ce moment où, pendant votre explication, vous voyez Manuela qui hoche la tête et prend des notes, le regard concentré et vif, tandis que Pedro affiche une expression hagarde et ne fait aucun mouvement. Sans compter Sofia, qui reste bloquée sur un point de l’explication et qui n’arrive donc plus à suivre le reste. Ou encore Hugo, qui comprend très bien, mais dont la capacité de concentration est si faible qu’il commence à faire autre chose avant que vous ayez terminé votre explication.

J’utilise des prénoms hispanophones parce que… j’aime bien 🙂 Je ne veux stigmatiser personne !

Comment gérer une explication grammaticale en groupe, si certains étudiants ne peuvent pas suivre parce qu’ils n’ont pas le même rythme d’apprentissage ? On n’a pas le choix, me diriez-vous, c’est comme ça qu’on enseigne. Il faut faire avec : on va les voir pendant qu’ils font un exercice, ou à la fin de la classe, et en général on s’en sort. Mais c’est frustrant, non ?

Dans mon cas, je suis passée par plusieurs phases : tout d’abord, la remise en question (« est-ce que j’explique mal ? »). Mais après quelques discussions avec des collègues j’ai constaté qu’il n’y avait pas de grosses différences entre nos classes. Puis sont venues les idées de remédiation : il faudrait que Pedro suive tel ou tel atelier, ou prenne des cours particuliers pour renforcer ce point de langue qu’il ne maîtrise pas. Pedro a donc fait cet effort, et il a bien compris comment on construit le passé composé. Mais maintenant en classe, on commence l’imparfait. Et il est de nouveau à l’ouest.

La classe inversée : une solution pour la classe de langue ? 1

Et puis je me suis souvenue d’une proposition de notre coordinatrice pédagogique : elle nous avait présenté la classe inversée comme une piste à explorer pour remédier aux écarts de niveau dans la classe. Le concept m’avait plu, mais sans trop savoir pourquoi, je ne m’y étais pas intéressée plus que ça. C’est quand même resté dans un coin de ma tête : l’année suivante, au moment de choisir mon sujet de mémoire pour le Master 2 de Français Langue Étrangère, je m’en suis souvenue.

C’est comme ça qu’à l’été 2019 j’ai fait ma soutenance sur la classe inversée, un sujet qui m’a passionnée et sur lequel j’ai bossé dur pendant 6 mois. J’ai eu l’occasion de bien me documenter, et de mener une expérience avec 4 classes à l’Alliance Française de Cuenca, en Équateur.

La classe inversée : une solution pour la classe de langue ? 2
tadaaaa !

Et j’ai envie de vous en parler sur le site de Tout en Français ! Pourquoi ? Parce que les vidéos de grammaire que j’ai créées sont parfaitement adaptées à un projet de classe inversée en cours de FLE.

C’est quoi, la classe inversée ?

Quand on parle de « classe inversée », ou de « flipped classroom » en anglais, qu’est-ce qu’on inverse, au juste ?

Dans une conception traditionnelle de l’enseignement (toutes matières confondues), on considère que le professeur doit présenter sa leçon sur le temps de classe. Les élèves prennent des notes qui seront censées être relues à la maison pour faire les devoirs, qui sont en général des exercices d’application.

Quel est le problème ici ? Pendant la classe, les élèves ne suivent pas au même rythme les explications du professeur : ils ne prennent pas les mêmes notes, retiennent des éléments différents, et se sentent parfois perdus. Et c’est pourtant à partir de ce cours qu’ils devront, une fois chez eux, faire des exercices ou des activités d’application pour utiliser les éléments du cours.

La classe inversée se pose comme une solution à ce problème : si on demande aux élèves de préparer le cours chez eux, avec un dossier papier ou des vidéos, ils pourront se familiariser avec les contenus de ce cours à leur rythme. Une fois en classe, le temps est entièrement consacré aux activités d’application, aux travaux de groupe, et aux questions/réponses avec l’enseignant.

Voici une vidéo du réseau Canopé qui résume le principe :

« En fait [le concept de classe inversée] permet de répondre aux questions que les élèves se posent, plutôt que de leur donner des réponses à des questions qu’ils ne se posent pas. »

N’hésitez pas aller faire un tour sur le site classeinversee pour en savoir plus. Je vous conseille également de chercher des vidéos de Marcel Lebrun sur ce sujet, un spécialiste reconnu en la matière.

Quels contenus pour la classe inversée en cours de langue ?

En France il y déjà quelques enseignants de collège et de lycée qui se sont lancés dans la classe inversée, souvent avec succès. En sciences, en mathématiques, en histoire, en chimie… ça fonctionne plutôt bien : les cours sont faciles à comprendre en vidéo, on visualise des schémas, on lit des textes, etc. Et en classe on s’active à faire des expériences et à résoudre des problèmes en groupe.

Mais en classe de langue, comment ça peut marcher ? C’est vrai, intuitivement on pense que l’objet même de la langue ne permet pas l’inversion de la classe : la langue est un outil de communication, qui nécessite la présence du professeur et des membres du groupe pour la pratiquer.

Il faut aller plus loin, et se demander comment articuler présentiel et distance pour une optimisation du temps de classe. Ce temps de classe est mieux mis à profit quand on y pratique des compétences communicatives.

Alors, quels sont les contenus de cours qui peuvent être réalisés et compris de manière autonome par les apprenants en-dehors du temps de classe ?

Pour moi, la grammaire fait partie de ces contenus. Que ce soit en vidéo ou avec un document écrit, on peut en effet considérer qu’un apprenant peut se familiariser avec une règle de grammaire tout seul (cela dépend du point de grammaire, bien entendu). Pour mon expérience de classe inversée, j’envoyais des vidéos de grammaire (que j’avais réalisées moi-même) à mes apprenants, avec un petit QCM pour qu’ils vérifient leur compréhension. Ça demande pas mal de travail pour le prof, et beaucoup d’autonomie de la part des élèves, j’en parlerai dans un prochain article.

C’était mon choix de me concentrer sur la grammaire, mais on peut aussi considérer que le vocabulaire peut être acquis sous forme de devoirs, et utilisé dans une activité en classe plus tard. Peut-être que vous procédez déjà comme ça ! Le tout est de choisir un point de langue que les élèves peuvent commencer à étudier chez eux, et qui sera précisé, complété et renforcé en classe.

Avantages et inconvénients de la classe inversée en cours de langue

Quels avantages ?

Pendant mes recherches de mémoire, j’ai compris que le principal avantage de la classe inversée était la prise en compte de chaque apprenant, de son rythme et de ses difficultés. En effet : quand un élève prépare le cours à la maison, il le fait à son rythme, il ne dépend plus de celui du professeur. Si la leçon est en vidéo, il peut faire pause pour prendre des notes. Si le document à lire est compliqué, il consulte les ressources supplémentaires indiquées par l’enseignant.

Ça, c’est pour la partie à distance. Pendant la cours, la classe inversée permet au professeur de passer plus de temps en sous-groupes, et d’identifier les problèmes de compréhension. Dans leur livre sur la classe inversée (Flip your classroom), Bergman et Sams, considérés comme les pionniers du genre aux États-Unis, expliquent qu’au lieu d’avoir une interaction du type « un enseignant face à un groupe d’élèves », la classe inversée permet de générer de multiples interactions, « élèves-élèves » et « élèves-enseignant », de manière plus personnelle et pertinente.

Les différences de niveau sont donc mieux gérées (je ne dis pas qu’elles disparaissent, ce n’est pas un outil magique non plus !), et les échanges en classe sont plus nombreux, et plus riches.

Voilà ce que j’ai lu avant de me lancer dans la classe inversée. Mais d’après mon expérience, le principal avantage pour les apprenants était le gain d’autonomie. C’est ce qui est ressorti de mes enquêtes : les trois-quarts ont affirmé que la classe inversée leur avait permis de développer leur autonomie d’apprentissage (même si c’était pas gagné au début !).

Et c’est logique : quand on demande aux apprenants de consulter le contenu du cours chez eux pour préparer la classe, on leur donne une grande responsabilité. Ils savent (ou alors ils le comprennent après coup) que s’ils ne le font pas, ils vont être à côté de la plaque pendant le cours. Je reparlerai de tout ça plus en détail : la sensibilisation des apprenants à la démarche de la classe inversée est essentielle pour son bon déroulement.

Et enfin, pour une classe de langue, l’un des avantages de la classe inversée est sans aucun doute le gain de temps dédié à la pratique de la langue. En faisant passer des contenus plus généraux et théoriques en-dehors de la classe, on dégage du temps précieux pendant le cours pour pratiquer les productions orales et écrites, les activités d’interaction, les échanges, etc.

Et les inconvénients ?

L’autonomie ! Je viens d’en parler dans les avantages, mais il faut aussi comprendre que ce n’est pas une mince affaire de rendre les apprenants autonomes du jour au lendemain. Bien sûr, ça dépend du public que vous avez. Certains peuvent très bien réagir, d’autres vont estimer qu’ils n’ont pas à faire d’efforts supplémentaires en-dehors de la classe. Dans le pire des cas, des élèves peuvent même manifester une opposition vive à votre projet, et ne pas adhérer du tout à la démarche. D’après mes lectures de retours d’expérience, ceux qui sont susceptibles de réagir ainsi sont le plus souvent ceux qui sont très à l’aise avec la forme traditionnelle de l’enseignement.

Je n’ai jamais eu ce cas de figure dans le cadre de mon expérience. Pour ma part, les difficultés auxquelles j’ai dû me confronter concernaient surtout les excuses du genre « je n’ai pas eu le temps », « mon Internet ne fonctionnait pas et j’ai eu la flemme de réessayer le lendemain » ou le classique « j’ai oublié ».

Je viens de toucher du doigt le deuxième inconvénient que j’aimerais souligner : on n’est pas à l’abri de problèmes techniques et d’inégalités d’accès aux ressources en ligne. C’est un élément à bien prendre en compte avant de se lancer dans une expérience de classe inversée, ou au moment d’en choisir la forme (dossier papier ou vidéos ?). Avant d’opter pour une forme 100% en ligne, qui a selon moi l’avantage de permettre une traçabilité des progrès des apprenants et d’être un support plus attractif et interactif, il faut bien demander aux apprenants quelles sont leurs conditions d’accès à Internet.

Enfin, l’un des inconvénients majeurs est le temps de préparation. Puisque la classe inversée en cours de langue est encore un domaine en construction, peu de ressources sont créées, et ne sont pas forcément adaptées à votre école ou à votre institution. Pour réaliser mon expérience j’ai dû écrire des scénarios, enregistrer ma voix, créer des vidéos sur un logiciel en ligne (dont la prise en main a aussi demandé du temps), mettre en place des parcours pédagogiques sur Moodle, créer des quiz de vérification des connaissances, réaliser un suivi poussé de chaque apprenant… Mais je n’ai jamais regretté m’être lancée là-dedans.

D’ailleurs, si je vous parle de tout ça ici, c’est pour vous encourager à utiliser mes vidéos et le reste de mes ressources dans votre expérience de classe inversée.

Je vous propose également dans la boutique des packs de classe inversée prêts à être utilisés. Ils contiennent tout ce qu’il faut pour vous faire gagner beaucoup de temps dans l’organisation des différentes étapes du cours inversé.

prépositions pays et villes A1

Se lancer en douceur dans la classe inversée en FLE

Ayant pris goût à la création de vidéos et d’exercices, j’ai créé ce blog pour mettre à disposition mes ressources et mon savoir-faire dans ce domaine.

Si vous en êtes arrivés à ce point-là de mon article, c’est probablement que le concept de classe inversée vous intéresse. Mais l’immensité de la tâche et l’absence de guidage peuvent vous effrayer, et c’est bien normal. Alors, comment faire ?

Prenez par exemple ma vidéo sur les pronoms COI. Expliquez à vos apprenants que pour le prochain cours, il est obligatoire qu’ils regardent la vidéo et qu’ils fassent les exercices associés (allez voir mon article sur la sensibilisation des apprenants). Ça leur prendra au total entre 10 et 20 minutes, selon leur rythme d’apprentissage. Insistez sur l’importance de prendre des notes pendant la vidéo.

Le plus dur est fait ! Au début du cours suivant, préparez votre tableau en deux parties : les pronoms COD et COI, et invitez deux apprenants à venir y écrire les différents types de pronoms. Demandez ensuite à deux autres apprenants d’expliquer brièvement la différence d’utilisation entre ces deux types de pronoms, et choisissez encore deux autres apprenants pour écrire des phrases d’exemples avec les pronoms COD et COI. En cas d’erreurs ou de confusions, demandez aux autres membres du groupe (en priorité ceux qui ne sont pas venus au tableau) de corriger.

L’idée ici est de laisser les questions venir, et d’encourager les apprenants à y répondre eux-mêmes, dans le cadre d’une dynamique de groupe. N’hésitez pas à leur demander de montrer leurs prises de notes de la veille, cela vous permettra de vérifier qu’ils n’ont pas noté des erreurs (ça fait un peu école primaire, mais c’est parfois nécessaire !).

Votre rôle est d’encourager la prise de parole et la réexplication du point de grammaire par les apprenants. On apprend mieux quand on est capable d’expliquer soi-même.

À vous de voir si vous souhaitez faire un petit test après ce moment de partage de connaissances en groupe. Moi je le faisais, cela me permettait de garder une trace des séances. Je ne notais pas le test, mais j’en appréciais la forme : son petit côté rituel et formel qui motivait les apprenants à faire l’effort de bien suivre le moment de mise en commun précédant le test.

Après cela, si les moyens techniques de votre salle de classe vous le permettent, je vous propose de projeter mon PDF de Mini Quizz. Des phrases à trous apparaissent, les apprenants doivent compléter avec le bon pronom. Vous pouvez en faire une sorte de compétition, tout dépend de votre groupe !

Vous pouvez maintenant passer aux activités de production, sauf si vous estimez que votre groupe a encore besoin de pratiquer ce point grammatical, le cas échéant à vous de leur proposer des exercices de systématisation.

Si vous cherchez une solution clé en main pour la classe inversée, j’ai ce qu’il vous faut ! Cliquez sur l’image

pack de classe inversée passé composé imparfait

Pour résumer :

À LA MAISON
Les apprenants visionnent la vidéo, prennent des notes, vérifient leur compréhension avec les exercices

EN CLASSE
1 -Mise en commun au tableau et échange en groupe + vérification des prises de notes 15mn
Test (optionnel) 10mn

2- Projeter le PPT avec les exercices 5-10mn
Faire des exercices de systématisation si besoin

3- Activité(s) communicative(s)

J’espère que ce premier article sur la classe informée vous a plu ! D’autres sont à paraître sur les thématiques suivantes :

Commentaires

  • VENDRELL le 5 juillet 2020  :

    Merci pour votre site « Tout en Français » dont je me suis servi pour mes cours confinés et que j’ai jugé hyper utile. Bravo pour ces réflexions autour du cours inversé qui m’encouragent à suivre votre approche.

    • Maureen le 5 juillet 2020  :

      Bonjour Vendrell, merci pour votre commentaire ! Je vais continuer à publier d’autres articles sur le sujet 🙂

  • Elisa Bermejo le 14 juillet 2020  :

    C’ est vraiment magnifique votre blog et vos vidéos. Des pistes précieuses pour commencer à travailler en classe inversée. Merci de partager.

    • Maureen le 15 juillet 2020  :

      Merci Elisa pour ce gentil commentaire. Je vais continuer à publier des articles sur ce sujet, qui m’intéresse beaucoup !

  • Sarah le 7 août 2020  :

    Bonjour, je vous remercie pour le partage de votre expérience. Je m’intéresse également à l’apport de la classe inversée à l’apprentissage de l’oral en FLE ( primaire en Algérie).
    J’avoue que les recherches sur ce dispositif dans le domaine des langues sont peu nombreuses. Si vous avez des ressources pertinentes à partager avec nous ça serait intéressant.
    Merci

    • Maureen le 13 août 2020  :

      Bonjour Sarah, merci pour votre commentaire. Je ferai prochainement un article qui récapitule ce qui a été fait dans le domaine de la classe inversée, en FLE et en langues. Je n’ai rien lu concernant les classes de primaires, mais à mon avis ça serait intéressant d’explorer de ce côté-là aussi.

  • chaoui le 17 août 2020  :

    merci beaucoup ton expérience sur la classe inversée m’a aidé enormement dans mon mémoire de fin d’étude de master , bon courage.

    • Maureen le 18 août 2020  :

      De rien, je suis contente que ça soit utile ! Tu travailles aussi sur la classe inversée pour ton mémoire ? Si oui, je peux te passer ma biographie et ma sitographie.

  • Monica Rosa le 20 octobre 2020  :

    Merci beaucoup pour partager votre expérience sur la classe inversée, J’étais très intéressée.

    • Maureen le 21 octobre 2020  :

      De rien Monica, j’espère que ça vous a donné des idées.

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